C'est allumé à la Bonne Glace
(Lights on at the Tastee-Freez)
Il y a quelques semaines de ça, j'ai vu que
c'était allumé à la Bonne Glace et depuis je n'arrête pas d'y penser.
La Bonne Glace est fermée depuis la fin octobre.
On est au début mars.
Ça
va rester fermé jusqu'à l'été, genre mois de juin ou aux environs. À la
Bonne Glace, je n'y suis allé qu'une fois quand ils rouvraient pour
l'été et ça fait un paquet d'années de ça, et, à l'époque, j'étais
passablement occupé, ce qui fait que je ne me souviens plus très bien
de la date à laquelle ils avaient rouvert.
Peut-être qu'À la Bonne Glace, ça rouvre du côté du mois de mai, peut-être même plus tôt.
Je n'en sais rien.
Il
y a quand même ceci de sûr : et c'est à savoir que jusqu'à l'année
dernière fin octobre, ils fermaient toujours juste après la Fête du
Travail et alors, moi, ça me rappelait que l'été n'allait pas tarder à
finir dans un Montana où le printemps, l'été et l'automne sont très
courts alors que l'hiver, ça n'arrête pas de durer et de durer.
À
la Bonne Glace il y de magnifiques hamburgers; on y sert aussi le Big
Tee Burger qui se mange avec de savoureuses rondelles d'oignon en
beignet - sans parler des milk shakes : ils en ont cinquante parfums.
Au rythme d'un milk shake différent tous les jours il faudrait presque
deux mois et ici, dans le Montana, ça fait un été,pour avoir à
recommencer en haut de la liste; avec le Red Rose tiens par exemple. Le
Red Rose, c'est un de leurs parfums : même que si le Red Rose ça ne
vous plaisait pas, vous pourriez toujours réattaquer avec un Milk shake
de la Sauterelle.
Non, je ne rigole pas.
Quoi qu'il en soit,
la Bonne Glace, d'habitude ça fermait au début septembre et moi, je ne
sais pas pourquoi, ça me rendait bizarrement triste. Ça doit être que
je vieillis. C'était comme si chaque fois qu'ils accrochaient leur
panneau FERMETURE, ça me faisait un été de vie en moins.
(...)
Sauf
que pendant les longs mois d'hiver, chaque fois que le soir je passe
devant La Bonne Glace en voiture, c'est fermé, et tout noir. Enfin,
jusqu'à il y a quelques semaines de cela : parce qu'un soir que je
passais devant en voiture, j'ai vu de la lumière.
Il y avait
donc quelqu'un dans la boutique. Ah! Ah! me pensais-je, peut-être
qu'ils vont ouvrir un peu plus tôt cette année. peut-être qu'ils ne
vont pas attendre jusqu'au mois de juin, tiens, peut-être même qu'ils
vont rouvrir en février. D'y penser, ça me faisait tout chaud. Comme si
tout d'un coup il y avait eu un été précoce qui s'était ramené en plein
milieu de nos terres enneigées du Montana.
Le lendemain j'y
repassai en voiture; le panneau FERMETURE était toujours sur la porte,
c'était le soir et dans la boutique, c'était de nouveau tout noir - ça
n'a pas changé depuis. Le magasin est fermé et bien fermé et j'ai idée
qu'ils ne rouvriront pas avant mai ou juin, voir Dieu sait quand, tout
ça pour dire que non, c'est pas encore cette année qu'ils vont rouvrir
en plein hiver.
(...)
Sauf que moi, je continue d'y
penser - même que ce n'est pas tellement à ce que cette personne
pouvait bien être à fabriquer dans son magasin que je pense mais plutôt
au fait que la Bonne Glace était allumée des mois et des mois avant que
ça ne rouvre.
Il y a des fois où aujourd'hui des gens me parlent
de choses fort sérieuses, genre Jimmy Carter ou le canal de Panama, et
alors s'imaginent que je suis à les écouter; en fait moi, je ne pense
plus qu'à cette lumière qui l'autre soir brillait à la Bonne Glace
Richard Brautigan
Tokyo-Montana Express, 1979
Pour en savoir plus sur Richard Brautigan et son oeuvre, LE site à consulter.
Ce site est une oeuvre en soi : une mine d'or d'informations, quant à
la quantité et à la qualité de ce qui y est présenté, mais aussi une
présentation soignée et impeccable. Chapeau à son auteur John F.Barber.
C'est à mon corps défendant que je vous présente Brautigan en traduction. C'est un pur massacre. Probablement les pires
traductions qu'il m'a été donné de lire. L'extrait qui précède en est
la preuve : quiconque à lu Brautigan dans sa langue souffre immensément
à le lire en traduction. Pire encore, pendant des années, chaque titre
paru chez 10/18 était traduit par un traducteur différent!!! C'est un
bien triste sort à réserver à l'oeuvre d'un écrivain, c'est
presque du mépris. En traduction, Brautigan sonne faux, terriblement
faux. Si traduire c'est trahir, ici c'est de la haute trahison. Mais, comme on ne peut pas connaître toutes les langues, il faut souvent se contenter de lire des auteurs étrangers en traductions.
Lights on at the Tastee-Freez
A fabulous short piece by Richard Brautigan taken from Tokyo-Montana Express, maybe one of my favorite book by Brautigan. It's about spring coming, and a light that is on, at night in a Tastee-Freez, like a sign of spring/summer coming, like an omen. I wish I had the English version on hand. I would type it in here. For me, it captured our very longing, at this time of year, in this part of the world, when the winter gets into this neverending end of winter, and spring only teases us now and then, not here yet.
Ice cream used to be a summer treat. How many north american famillies drove to a Dairy Queen or any other dairy bar on a summer evening with a car full of kids in jammies ? A summer night, and that special treat of ice cream. We had a dairy bar on wheels, Mr.Softee, an ice cream vendor that would come around sometime after supper, early evening during the peak of the summer. We were only allowed ice cream if we ready (which meant washed, in jammies and ready for bedtime). And of course, running up to that little truck who's music you had listened to for a while in anticipation, as it was getting closer and closer to your home, as you were getting ready. and then, running out in the cool summer night. / All things braught back to mind by Brautigan's short piece. The power of words are not to be underestimated. And Brautigan is so good at this.
For anyone longing for Brautigan, a must see, visit and revisit : the ultimate source for all things Brautigan, a website created and maintained by John F.Barber. Everything you always wanted to know about Richard Brautigan and more. Impeccable site, a real gold mine.
N.B. :
A special thank you to John Barber for answering my questions about this Brautigan piece.