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Quelle apparence avait les moules à sucre que ma grand-mère avait cachés dans le plancher de sa chambre au moment de la construction de sa maison en 1894 ? Elle était alors une jeune mariée. Ils étaient à construire le deuxième étage de leur maison. Une maison simple, sans eau courante, sans électricité, au style 'vernaculaire' de l'époque et de la région. Et elle, ma grand-mère, suivant une longue tradition qu'elle voulait à son tour perpétuer, elle avait pris soin de cacher des objets usuels dans la structure même de sa maison, et cela à l'intention des générations futures. A cette époque, on ne 'démolissait' pas, on recyclait tout. Ce n'était pas par mode écologiste. C'était simplement le gros bon sens. Une vieille maison servait à en contruire une autre, plus petite, ou une dépendance d'une maison déjà existante. Et rien n'était perdu. Ni les matériaux, ni les objets. C'était aussi une forme de respect pour le labeur des hommes, ceux qui avaient équarris les poutres, forger les ferrures, monter les charpentes, etc. Dans son esprit, un jour, sa maison aurait fini de servir, et on la déconstruirait, et quelqu'un récupèrerait les moules. Comme il en avait toujours été pour les générations avant elle.
J'étais très jeune et elle déjà très vieille quand elle me confia l'emplacement de la cachette des moules à sucre. Je me suis immédiatement sentie investie d'une mission. Et j'ai conservé ce secret, croyant dur comme fer que le jour ou l'on découvrirait ses moules, je serais là, au premier rang, fière, et très certainement émue de témoigner. C'était bien naïf de ma part. La vie ne méandre pas toujours dans la direction espérée. Et au fil des testaments, des successions, la maison de ma grand-mère, que nous avions réussie à conserver 'dans la famille' jusqu'en décembre 2003, nous a échappée. Elle fut achetée par des 'développeurs' (i.e. des sépculateurs).
Pendant trois ans, rien. Le calme plat. La propriété - une maison plus que centennaire, une grange, un garage et leurs dépendances - était tantôt mise sur le marché, à un prix prohibitif - puis tantôt retirée. La maison était habitée et son intégrité architecturale avait été à peu près respectée. Rien qui ne pouvait pas ne pas être ramené à l'état originel.
Puis, il y a un mois, cent ans d'histoire ont été rayées de la carte. En moins de 48 heures, et sans affichage d'un permis de démolition (ce qui est exigé par la loi), demeure et autres bâtiments ont étés réduits à néant. Dans cette maison, il y avait des fresques, admirablement exécutées par un peintre ambulant du début du siècle dernier. Disparues elles aussi avec la tradition qui les avaient vu naître. De ces peintures murales, nous n'en avons que des photographies partielles, en noir et blanc, avec devant elles des enfants en costume de première communion, ou de jeunes fiancés. De vieux oncles ou de vielles tantes endimanchées. Paysages, scènes religieuses, tout n'est plus que poussière de plâtre partie, envolée dans l'air froid de cet hiver.
Comme on dit chez les anglo-saxons, et excusez ma traduction : les spéculateurs ont ajouté l'insulte à l'injure. C'est à dire qu'à l'absence totale d'égard pour le caractère patrimoniale de cette habitation, il n'y a pas eu non plus de récupération des matériaux. Au site d'enfouissement s'en sont allés : vitres anciennes (avec les petites bulles à l'intérieur), quincaillerie architecturale que les amoureux des maisons anciennes s'arrachent, fenêtres françaises, portes, armoires en coin, moulures, etc. Tout à la casse. Et le bois de la grange, matériau précieux qui témoigne par sa patine exquise du passage de tout un siècle : lui aussi parti au site d'enfouissement.
Bien avant d'être scandalisée par ce massacre, la première émotion qui m'a envahie est le sentiment de trahison à l'égard de ma grand-mère : je n'étais pas là pour récupérer ses moules à sucre. Et ce secret, confié à la petite fille que j'étais, protégé pendant des décennies, devenait tout à coup obsolete, désuet. Comme la clé d'un coffre à trésor qui n'existe plus. Comme si la vie même de ma grand-mère, son geste, s'en trouvait ridiculisé ...
Le pouvoir de l'argent, son arrogance, et le langage des bulldozers sont sans répartie possible. On ne fait pas le poids. A la place de cette maison plus que centennaire seront érigées sous peu des 'maisons de ville' (townhouses) au style douteux, indéfinissable, et à la qualité médiocre. De l'habitat fastfood, vendu à prix d'or, et qui ne tiendra pas même dix ans. Dans le modeste carré qui a servi à élever des enfants à la douzaine, et à héberger la famille élargie ainsi que tous les hommes engagés aux champs, il y aura maintenant un maximum de deux adultes, un enfant et un chien. Tout au plus.
Ma grand-mère est décédée il y a plus de vingt ans, et sa maison est maintenant réduite à néant. Faute d'avoir pu récupérer ses moules à sucre, il me faut donc chercher dans sa vie à elle ce qu'elle y a laissé pour moi. Quel héritage plus intemporel vais-je trouver dans mes souvenirs d'elle, de sa vie, de sa maisonnée ? Très rapidement, ce qui me vient à l'esprit c'est sa tenacité tranquille, sa créativité sans limites et son esprit d'indépendance. La qualité de l'attention qu'elle portait aux gens et aux choses. Elle accordait autant d'importance aux confidences des enfants du voisinage, à nourrir des chats errants sur le pas de sa porte, qu'elle en accordait à la visite des jours endimanchés. Ultimement, l'image qui me reste d'elle est celle de sa dignité magnifique. Et ça, jamais aucun spéculateur ne pourra impunément me l'enlever.
Demain, c'est la Journée des femmes. Je trouve que c'est une coïncidence plutôt chouette que je mette cette note sur le blog aujourd'hui. Je n'aurais pu imaginer hommage plus sincère à une femme qui occupe une place aussi spéciale dans ma vie.
Sugar Molds (or My own private Bamyian Budda)
What did they look like, those sugar molds hidden by my grandmother under the floor boards of her bedroom in 1894 ? A time when she was a young bride, and they were building the second story of their house. A humble house with no running water, no electricity, bearing the vernacular style of it's time and neighborhood.
She wanted to perpetuate a tradition that had gone on and on long before her, and, she thought, would continue after her. And which consisted in hidding everyday objects in the very structure of your house, for future generations to find. Because, back then, no house was litteraly demolished. Everything was used again. It wasn't some environmental friendly trend. It was just basic common sense. An old house would turn into a new, but smaller house, or a small building. Nothing was wasted. Not the lumber, and not the furnishings of the houses. It was also a way to honor the hard labor of men that had heamed the beams, casted the door and window hinges and locks, raised the frames, etc.
In her mind, one day, her own house would have to come down and be taken apart. And, in the process, someone would find the sugar molds. Things would unfold there like for the generations before her.
I was very young, and she was already very old when she confided in me the location of the sugar molds. I immediately saw that as my own private mission. Remembering the location. And I kept the secret for decades, believing that that day when we would find them, I'd be at the front row, proud and probably teary eyed. But that turned out to be a naïve assessment of life. Because, as the estates went and the wills were read, life meandered in a different direction.
Until December 2003, we had managed to keep the house 'in the family', that was until it was sold to 'developers' (i.e. speculators).
Then, for three years, nothing. Nothing happened. The property - a house more than a century old, a big barn, a garage, and some minor buildings, were sometimes listed and put on the market at a horrendous price. Then taken off the market, and put back again, with a price ridiculously raised or lowered. The house was lived in, and it's architectural integrity had been maintained to a certain degree. Most of what had been done to it could still be undone.
Then, a month ago, a hundred years of history were wiped off the map. In less than 48 hours, and without the legally required posting of a demolition permit, the house and other buildings were brought to the ground and the site cleaned out.
In that house there were also frescos. Paintings done directly on the walls. Those paintings had been done by a travelling painter at the beginning of the last century. And those were now gone too, along with the tradition they portrayed. We have partial portions of them showing in black and white pictures, with young kids dressed in their first communion attire, or newly engaged couples, old aunts and uncles in their Sunday best. Today, those landscapes and biblical scenes are no longer but plaster dust in the cold wind of this winter.
Thoses speculators added insult to injury. Not only did they have a total lack of respect for the heritage value of that house, of its components and its history, but no recycling of any part of it took place.
Everything gone to the dump : the old window panes with the tiny bubbles in the glass, the french windows, the architectural hardware, the corner armoire, the lumber, the timber, the moldings, everything. All to the dump. And so did the barn wood, precious lumber with a patina that shows the passage of a century. All gone too. Nothing salvaged.
Before feeling scandalized by the brutality of this massacre, my first emotion was to feel the betrayal. The betrayal of my grandmother. I had not been there to fetch the sugar molds. The molds she had put there for us. All of a sudden, my many decades long secret had become totally obsolete. Like the key of a lost treasure chest. As though my grandmother, her tradition, her very life had been ridiculed.
The power of money, its arrogance, and the langage of bulldozers cannot be met. We just don't weight enough in the larger picture of things.
Soon, where that hundred year old house stood will be a row of townhouses, in an non-descript style, and poor quality lumbers that won't even last a decade. They'll go for a quarter of a million dollar, probably more. And in those square feet where lay the house of my grandmother, a small space where dozens of kids were raised, and an extended familly housed, including all the hired hands for the work in the fields, there, you might find a household of no more than two adults, one kid and one dog.
My grandmother died some twenty years ago. Her house went down last month. And since I was unable to get to the sugar molds she had intended for us, I have to look into her life, and try to find what lay there for me to find. When I turned to my memories about her, her life, her household, what comes to mind immediately is her quiet tenacity, and her endless creativity. Her free spirit. Also, the fact that she cared equally for kids of the neighborhood that came to her to confide, the stray cats she fed on her doorstep, and the visitors coming after church in their Sunday best. In the end, what lingers in my mind is her tranquil pride and her magnificent dignity. And that, no developer or speculator will ever be able to take that away from me.
Tomorrow is International women's day. I find it fitting that I wrote this piece today. A good timming. Since I couldn't think of a better story to honor my grandmother who has had and will always have a very special place in my heart and a very important role in my life.
Crédit photographique / Image source : Musée Virtuel Canadien